33

 

Il reprit son arme, mais laissa la couverture. Et dès qu'il fut à nouveau dans la voiture, il sortit son portable. Exactement identique à celui de sa fille, il faisait partie de l'offre publicitaire qu'il avait acceptée en achetant le sien. Il en ouvrit le dos, dégagea la batterie et la carte SIM, et inséra celle-ci dans le logement de son appareil. Après quoi, il remit la batterie, referma le portable et l'alluma.

Pendant qu'ils attendaient que le téléphone s'initialise, Sun déboîta du trottoir et ils s'éloignèrent de l'immeuble où s'était produit le carnage.

- Où va-t-on ? demanda Bosch.

- Au fleuve. Il y a un jardin public. On y va jusqu'à ce qu'on sache où aller.

En d'autres termes, on n'avait toujours pas de plan. Le plan, c'était la carte SIM.

- Ce truc que vous m'avez raconté sur les pirates de votre enfance, c'était bien des triades, non ?

Au bout d'un moment, Sun hocha une fois la tête.

- C'est ça que vous faisiez ? Vous faisiez passer des gens ? Sun gardant le silence, Bosch décida de ne pas le presser davantage. Le portable était prêt. Il ouvrit vite le journal des appels. Rien. La page était vide.

- Il n'y a rien là-dedans, dit-il. Aucun appel enregistré. Il passa aux e-mails et une fois encore la page était vide.

- Rien sur la carte, dit-il, l'émotion montant dans sa voix.

- C'est habituel, dit calmement Sun Yee. Seuls les dossiers permanents transférés sur la carte SIM. Regardez s'il y a des vidéos ou des photos.

Avec la petite bille insérée au milieu du clavier, Bosch chercha l'icône vidéo et la sélectionna. Le dossier était vide.

- Pas de vidéos, dit-il.

Il lui vint à l'esprit que Peng avait peut-être retiré la carte du portable de Madeline parce qu'il se disait qu'on y trouverait une trace de tous les emplois qu'en avait faits sa fille. Sauf que non. Le dernier et meilleur indice possible avait tout l'air d'une impasse supplémentaire.

Il appuya sur l'icône des photos et trouva une liste de clichés en JPEG.

- J'ai des photos, dit-il.

L'une après l'autre, il commença à les ouvrir, mais les seuls clichés récents semblaient être ceux des poumons de John Li et de ses tatouages aux chevilles que Bosch lui avait envoyés. Le reste du dossier se composait de photos de classes vertes et d'amis de Madeline. Elles n'étaient pas datées précisément, mais ne donnaient pas l'impression d'avoir un lien quelconque avec son enlèvement. Il trouva aussi quelques clichés de son expédition au marché de jade de Kowloon. Elle avait photographié des petites sculptures d'un couple dans certaines positions du Kama-sutra. Bosch les mit sur le compte d'une curiosité d'adolescente. Malaise oblige, ça devait faire beaucoup pouffer les copines du lycée.

- Rien, annonça-t-il à Sun Yee.

Il essaya encore en passant d'une icône à l'autre dans l'espoir de tomber sur un message caché. Il finit par découvrir que le carnet d'adresses de sa fille avait lui aussi été transféré sur sa carte SIM.

- Y a son carnet d'adresses.

Il ouvrit le dossier. Ne connaissant pas tous les copains et copines de sa fille, il n'avait aucun moyen de savoir les noms

qui auraient pu détonner. Sans même parler du fait que pour beaucoup il s'agissait de surnoms.

Il appuya sur Dad et eut droit à un écran avec ses propres numéros de portable et de fixe, et rien d'autre - rien qui n'aurait pas dû s'y trouver.

Il revint à la liste et la refit défiler jusqu'au moment où il arriva aux T. Il y avait là une adresse à Tuen Mun, laquelle se réduisait à un unique numéro de téléphone.

Sun Yee avait garé la voiture dans un jardin public tout en longueur qui courait le long du fleuve et passait sous un pont. Bosch lui tendit le portable.

- J'ai trouvé un numéro, dit-il. Sous « Tuen Mun ». C'est le seul numéro qui n'est pas relié à un nom.

- Pourquoi elle aurait ce numéro ?

Bosch réfléchit un instant en essayant de tout raccorder ensemble.

- Je ne sais pas, dit-il enfin.

Sun s'empara du portable et contempla l'écran.

- C'est un numéro de portable, dit-il.

- Comment le savez-vous ?

- Il commence par un 9. C'est l'indicatif des portables de Hong Kong.

- Bon, qu'est-ce qu'on en fait ? C'est marqué « Tuen Mun ». Ça pourrait être le numéro du type qui a ma fille.

Sun essaya de trouver une réponse et un plan d'action en regardant fixement le fleuve à travers le pare-brise.

- On pourrait envoyer un texto, dit-il. Peut-être qu'il nous répondra.

Bosch acquiesça.

- Voilà, on essaie de l'appâter. Ça nous donnera peut-être un lieu.

- C'est quoi, « appâter » ?

- Mettre un leurre dans un piège. Tromper. Faire comme si on le connaissait et organiser un rendez-vous. Et lui nous dit où il est.

Sun envisagea l'hypothèse en continuant de contempler le fleuve. Une péniche y descendait lentement vers la haute mer. Bosch commença à envisager un autre plan. Là-bas, à L.A., David Chu avait peut-être ce qu'il fallait pour retrouver les nom et adresse attachés à un numéro de Hong Kong.

-Il pourrait reconnaître le numéro et deviner que c'est un leurre, répondit enfin Sun Yee. On devrait prendre mon portable.

- Vous êtes sûr ?

- Oui. Je pense que ce message devrait être envoyé en chinois traditionnel. Pour aider l'appât.

Bosch acquiesça de nouveau.

- Juste. Bonne idée.

Sun Yee sortit son portable et demanda à Bosch de lui dicter le numéro. Il ouvrit un texto, puis il hésita.

- Qu'est-ce que je dis ? demanda-t-il.

-Bon, il faut que ça ait l'air urgent. Faites en sorte qu'il se sente obligé de réagir et d'accorder le rendez-vous.

Ils échangèrent des idées pendant quelques minutes et finirent par concocter un texte aussi simple que direct. Sun Yee le traduisit en chinois et l'envoya. Cela donnait : Avons un problème avec la fille. Où nous rencontrons-nous ?

- Bien, et maintenant on attend, dit Bosch.

Il avait décidé de ne pas mettre Chu dans le coup à moins que ce ne soit absolument nécessaire.

Il consulta sa montre. Quatorze heures. Cela faisait déjà neuf heures qu'il était à Hong Kong et il n'était toujours pas plus près de sa fille que lorsqu'il volait à quelque onze mille mètres au-dessus du Pacifique. Entre-temps, il avait perdu à jamais Eleanor Wish et se lançait maintenant dans un petit jeu où rien ne pourrait empêcher le deuil et la culpabilité de l'envahir entièrement. Il jeta un coup d'œil au portable que Sun Yee tenait dans sa main en espérant qu'on réponde vite au message.

Rien ne vint.

Aussi lentement que les bateaux sur le fleuve, de longues minutes de silence s'écoulèrent. Bosch essaya de se concentrer sur Peng Qingcai et sur la manière dont l'enlèvement de Madeline avait été mené. Faute de certains renseignements, il y avait là des choses qui n'avaient aucun sens, mais il n'en restait pas moins une chronologie et un enchaînement d'événements qu'on pouvait mettre en ordre. Il le fit et sut aussitôt que tout partait de ce qu'il avait fait, lui.

- Tout part de moi, dit-il à Sun Yee. C'est moi qui ai commis l'erreur qui a ouvert la voie à tout ce truc.

-Harry, lui renvoya Sun Yee, il n'y a pas de raisons de...

- Non, attendez. Écoutez-moi jusqu'au bout. Il faut que vous sachiez tout ça parce que vous pourriez y voir quelque chose que je suis incapable de saisir.

Sun gardant le silence, Bosch poursuivit en ces termes :

- Tout part de moi. Je travaillais sur un suspect lié à une triade de L.A. Comme je n'arrivais pas à avoir de réponses, j'ai demandé à ma fille de me traduire les idéogrammes d'un tatouage dont je lui ai envoyé la photo. Je lui ai dit qu'il s'agissait d'une affaire de triade et qu'elle ne devait ni montrer le tatouage ni en parler à qui que ce soit. Mais c'est là que j'ai fait une erreur. Dire ça à une fille de treize ans, c'était le crier au monde entier. Elle traînait avec Peng et sa sœur. Peng et sa sœur qui sont du mauvais côté de la ligne rouge. Elle a dû vouloir les impressionner. Et donc elle leur parle du tatouage et de l'affaire, et c'est de là que c'est parti.

Il regarda Sun Yee, mais fut incapable de lire quoi que ce soit sur son visage.

- Quelle ligne rouge ? demanda Sun Yee.

- Vous occupez pas, c'est juste une expression. Ils n'étaient pas de Happy Valley, voilà tout ce que ça veut dire. Et comme vous l'avez fait remarquer, Peng n'appartenait à aucune triade de Tuen Mun, mais il connaissait peut-être des gens... et voulait peut-être en rejoindre une. Il traînait de l'autre côté du port, à Happy Valley, et peut-être connaissait-il quelqu'un et se disait-il que ça pourrait le faire accepter. Il lui a donc raconté ce qu'il avait appris. C'est là que les types de la triade ont fait le lien avec L.A. et lui ont dit de s'emparer de la fille et de m'envoyer le message. La vidéo.

Bosch s'arrêta un instant, l'idée de ce que sa fille était en train de subir le déconcentrant à nouveau.

- Mais là il s'est passé quelque chose, reprit-il. Quelque chose a changé. Peng l'a donc amenée à Tuen Mun. Peut-être l'a-t-il offerte à la triade, qui s'en est emparée. Sauf que lui, ils ne l'ont pas accepté et qu'au lieu de ça ils l'ont tué, ainsi que sa famille.

Sun hocha un rien la tête et parla enfin. Dans l'histoire que lui racontait Bosch il y avait quelque chose qui n'avait aucun sens à ses yeux.

- Mais pourquoi faire ça ? Pourquoi tuer toute sa famille ?

- Pensez au timing. La voisine entend des voix de l'autre côté du mur en fin d'après-midi, d'accord ?

- Oui.

- À ce moment-là, j'étais dans l'avion. J'arrivais et Dieu sait comment ils le savaient. Ils ne pouvaient pas courir le risque que je trouve Peng, sa sœur ou sa mère. Ils ont donc éliminé cette menace et ont bouclé l'affaire. S'il n'y avait pas la carte SIM qu'il a cachée, où serions-nous ? Dans une impasse.

Sun mit le doigt sur quelque chose que Bosch avait laissé de côté.

- Comment savaient-ils que vous veniez par avion ?

- Bonne question, dit Bosch en hochant la tête. Pour moi, ils le savaient parce que dès le début il y a eu une fuite dans l'enquête.

- À Los Angeles ?

- Oui, à L.A. Quelqu'un a averti le suspect qu'on l'avait dans le collimateur et c'est ça qui l'a obligé à filer. C'est pour ça qu'on a dû l'arrêter avant d'être prêts, pour ça aussi qu'ils se sont emparés de Maddie.

- Vous ne savez pas qui ?

- Je n'en suis pas sûr. Mais j'essaierai de le trouver dès mon retour. Et je m'en occuperai.

Sun vit plus de choses dans cette réponse que Bosch ne s'y attendait.

- Même si Maddie est saine et sauve ?

Avant que Bosch ait pu lui répondre, le portable vibra dans la main de Sun Yee. Il venait de recevoir un texto. Bosch se pencha pour regarder par-dessus son épaule. Le message, écrit en chinois, était court.

- Qu'est-ce qu'il dit ?

- Mauvais numéro. - C'est tout?

- Il n'a pas marché dans le piège.

- Merde.

- Et maintenant quoi ?

- Renvoyez-lui un message. Dites-lui qu'on se retrouve ou que nous, on va voir les flics.

- Trop dangereux. Il pourrait décider de se débarrasser d'elle.

- Pas s'il a un acheteur. Vous m'avez dit qu'elle valait beaucoup. Que ce soit pour le sexe ou pour ses organes, elle est précieuse. Il ne se débarrassera pas d'elle. Il pourrait accélérer la transaction et c'est le risque qu'on court, mais non, il ne se débarrassera pas d'elle.

- On ne sait pas si c'est la bonne personne. C'est juste un numéro de téléphone de votre fille.

Bosch hocha la tête. Sun Yee avait raison. Balancer des messages au hasard était trop risqué. Il repensa à David Chu. Il n'était pas du tout impossible que cet inspecteur de l'AGU soit à l'origine de la fuite qui avait conduit à l'enlèvement de Madeline. Fallait-il courir le risque de l'appeler maintenant ?

- Sun Yee, dit-il, avez-vous quelqu'un à la sécurité du casino qui pourrait nous trouver un nom et une adresse de facturation pour ce numéro ?

Sun Yee réfléchit un bon moment à la question, puis il secoua la tête.

- Non, dit-il, ce n'est pas possible avec mes associés. Il y aura une enquête à cause d'Eleanor...

Bosch comprit. Sun Yee devait faire le nécessaire pour limiter les retours de bâton pour le casino et pour sa société. Du coup, la balance pencha pour Chu.

- Bon, dit Bosch, je pense connaître quelqu'un.

Il ouvrit son portable et se préparait à passer à son carnet d'adresses lorsqu'il se rappela qu'il avait toujours la carte SIM de sa fille dans son appareil. Il entama le processus consistant à y remettre sa propre carte et à réinitialiser ses contacts et options avancées.

- Qui allez-vous appeler ? lui demanda Sun Yee.

- Un gars avec qui je travaillais. Il fait partie de l'antigang section Asie et a des contacts ici.

- C'est l'homme qui pourrait être à l'origine de la fuite ? Bonne question. Bosch hocha la tête.

    - Je ne peux pas l'exclure. Mais ça pourrait aussi être quelqu'un dans son unité ou dans un autre service de police avec lequel on travaillait. Pour l'instant, je ne vois pas qu'on ait le choix.

Son téléphone réinitialisé, il ouvrit son carnet d'adresses et trouva le numéro de portable de Chu. Il passa l'appel et consulta sa montre. Il était presque minuit et on était encore samedi à Los Angeles.

Chu décrocha à la première sonnerie.

- Inspecteur Chu.

- David, c'est Bosch. Désolé de vous appeler si tard.

- Ce n'est pas tard du tout. Je bosse encore. Bosch fut surpris.

   - Sur l'affaire Li ? Il y a du nouveau ?

  - Oui, j'ai passé une bonne partie de la soirée avec Robert Li.

J'essaie de le convaincre de coopérer ; on aimerait accuser Chang d'extorsion.

- Et Li est prêt à aider ?

Il y eut un instant de silence avant que Chu réponde.

- Pour l'instant, non. Mais j'ai jusqu'à lundi matin pour le travailler au corps. Vous êtes toujours à Hong Kong, non ? Avez-vous retrouvé votre fille ? demanda-t-il, l'urgence montant dans sa voix.

- Pas encore. Mais j'ai une piste. Et c'est là que j'ai besoin de votre aide. Pouvez-vous me retrouver un numéro de portable de Hong Kong ?

Deuxième silence.

- Harry, les flics de là-bas sont nettement plus à même de faire ça que moi.

- Je sais, mais je ne travaille pas avec les flics.

- Vous ne travaillez pas avec les flics, répéta Chu, et ce n'était pas une question.

- Je ne peux pas risquer une fuite. Je suis près du but. Je l'ai pistée toute la journée et il ne me reste plus qu'à trouver à quoi correspond ce numéro. Je pense que c'est celui du type qui la détient. Pouvez-vous m'aider ?

Chu mit un bon moment à répondre :

- Si je vous aide, ma source sera quelqu'un dans la police de Hong Kong, vous le savez, n'est-ce pas ?

- Sauf que vous n'avez pas à lui dire pourquoi vous avez besoin de ce renseignement ou la personne à qui il est destiné.

- Non, mais si ça pète de votre côté, ça me reviendra dans le nez.

Bosch commençait à perdre patience, mais essaya de n'en rien faire entendre dans sa voix lorsqu'il décrivit sans fioritures le cauchemar qui était, il le savait, en train de se dérouler :

- Écoutez, dit-il, nous n'avons pas beaucoup de temps. D'après nos renseignements, elle est en train d'être vendue. Aujourd'hui même, il y a toutes les chances. Peut-être même à l'instant. J'ai besoin de ce renseignement, Dave. Pouvez-vous me le trouver, oui ou non ?

Cette fois il n'y eut aucune hésitation :

- Donnez-moi ce numéro.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les neuf dragons
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